Teatro di Verzura

UNE PERFORMANCE OPÉRATIQUE, BAROQUE ET VÉGÉTALE
Art de la métamorphose, le baroque entretient avec la nature un lien singulier. En même temps que sa puissance germinative et sa prodigalité expansive fascinent, il s’agit de la contrefaire par l’artifice. Le locus amoenus (lieu agréable) qu’était le jardin depuis l’antiquité devient un espace de spectacle plus que de détente, avec des fausses grottes, des jeux d’eau savamment contrôlés, des oiseaux mécaniques dans des bouquets de fleurs fraîches, des buis taillés en figures mythologiques… C’est que la nature est pleine d’accidents, d’imperfections à dissimuler par l’illusion, et riche d’irrégularités, d’énigmes qui posent question : où placer l’ambre, le corail ou l’éponge dans le vivant ?  Sont-ce des végétaux, des minéraux, des êtres animés ? Des hybrides ? Monstres ou merveilles ?
Ces incertitudes et ces ambiguïtés traduisent l’instabilité d’une époque qui a vu s’agrandir la carte de la Terre, s’ébranler la cosmogonie géocentrique, se déchirer l’Europe dans les guerres de religion… « All the world is a stage », écrit alors Shakespeare, qui déclare aussi « The time is out of joint ». Temps de clair-obscur, où émerge l’opéra comme nouvel art dédié à la voix de cet individu issu de l’humanisme, dont le chant exprime les émotions exacerbées par tant de bouleversements ; individu qui s’affirme également comme un nouvel Adam, sorti de la culpabilité biblique et endossant la responsabilité du monde… ce qui en appelle à un changement de paradigmes et d’attitudes menant tout droit au désastre cartésien : l’homme comme maître et possesseur de la nature.
La création Teatro di Verzura[1] entend explorer de manière différente cette trajectoire en proposant un dialogue entre la musique baroque et l’art contemporain, à travers une rencontre entre l’opéra des XVIIe et XVIIIe siècles et l’univers artistique de Lise Duclaux. Fascinée par ce qui se dérobe à un regard hâtif, l’artiste basée à Bruxelles explore la complexité du vivant, à travers différentes disciplines, notamment le dessin, la photographie, la performance et l’installation. En contrepoint et contrepied d’une esthétique baroque de l’artifice et des affects anthropocentrés, le geste de l’artiste contemporaine – invitée elle aussi à performer – déjoue dans notre projet le spectaculaire pour mettre en relief le sensible à travers une poétique et cinglante attention portée aux êtres invisibles, plantes migrantes, racines, vers, bourdons ou taupes. Inversant peu à peu les perspectives, selon un arc  dramaturgique qui met en tension le réel dans ses présences repliées et ses représentations déployées sur scène, cette torsion – finalement elle aussi « baroque » – propose ainsi une expérience sensorielle autant qu’une réflexion sur l’anthropocène à partir de l’hyper expressivité de la musique baroque, langage des passions humaines qui aboutit ici à une empathie pour tous les vivants.

Cette performance opératique, au caractère à la fois intime et éloquent, résonne avec ma recherche sur le bouleversement des conventions lyriques et d’accessibilité d’une « institution opéra » que je tente de secouer. Cette écriture de plateau se veut à la fois un voyage dans la beauté du jardin et dans l’étrangeté des représentations de la nature des XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi une invitation à voir et entendre autrement et donc à appréhender différemment le monde végétal.

Par son caractère « chambriste », Teatro di Verzura est prévu comme une forme vouée aussi bien à être donnée en intérieur qu’en extérieur, au sein même d’un espace vert, résonant alors au cœur des éléments. Ce projet fait partie, au sein de PROJETEN, d’une plateforme de réflexions plus vastes intitulée « Permaculture des arts » et dédiée aux nombreuses questions liées à nos rapports sensibles aux écosystèmes.

Stéphane Ghislain Roussel

 

1 . Le terme italien Teatro di Verzura qu’on peut traduire par “théâtre de verdure” fait référence aux amphithéâtres en plein air dont la particularité architecturale est d’être en partie, voire entièrement végétalisée, faisant de l’ensemble un objet de représentation autant qu’un lieu voué à accueillir des spectacles.

© Lise Duclaux
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