No Space Can Contain Your Scream

Exposition — Frac Franche-Comté, Besançon — Printemps 2027

Commissariat : Julien Ribeiro, Stéphane Ghislain Roussel et Sylvie Zavatta.

Si, comme l’écrivait Walter Benjamin, rendre compte d’une époque, c’est rendre compte de ses rêves, alors rendre compte de la nôtre exige aussi de rendre compte de ses cris.

Un cri n’appartient pas à celui ou celle qui le pousse. Dès qu’il quitte le corps, il fait partie des communs et entre dans un circuit : quelqu’un crie, des canaux transmettent, quelqu’un entend, ou pas. No Space Can Contain Your Scream prend au sérieux la totalité de ce circuit. L’exposition ne traite pas le cri comme représentation (la bouche ouverte, l’icône expressionniste), mais comme un événement qui a lieu entre des corps, et dont la responsabilité se distribue entre trois figures : le·la crieur·euse, les canaux, le·la récepteur·rice.

Crier expose. Le corps s’ouvre, signale une limite atteinte ou franchie. Mais ce geste ne garantit rien : un cri peut rester sans réponse, non parce qu’il n’a pas été émis, mais parce que les conditions de sa réception n’ont pas été réunies. Un cri doit-il être intelligible pour être perçu ? Doit-il se traduire en revendication recevable pour devenir légitime ? Ou cette exigence d’intelligibilité est-elle une violence supplémentaire, imposée à celles et ceux dont les expériences ont précisément été rendues indicibles ? Que doit-on faire des stratégies communautaires (ouvrières, féministes noires, ou liées à la lutte contre le VIH/sida) qui tentent de rendre certains cris impossibles à éviter ? Les cultures sourdes déplacent d’emblée cette question. Elles rappellent qu’un cri n’est pas seulement un son : il est aussi vibration, geste, visage.

Les canaux ne sont pas des tuyaux. Médias, institutions, réseaux, espaces d’exposition : autant de dispositifs qui trient, qui amplifient certains cris jusqu’à la saturation qui les vide de leur force, qui en étouffent d’autres par indifférence ou par oubli actif. Nous nous incluons dans cette question. En tant que curateurices, nous nous faisons porte-voix de certains cris et, inévitablement, nous en faisons taire d’autres. L’exposition assume cette position plutôt qu’elle ne la dissimule.

Entendre, enfin, est un acte, et ne pas entendre en est un autre. Le refus d’écouter est une posture politique, même quand il se vit comme absence de posture. Si l’éthique est philosophie première, comme le voulait Levinas, alors l’écoute est son premier geste.

La scénographie prolonge ce déplacement de la représentation vers la présence. Le cri y est travaillé autant comme onde que comme image : des œuvres qui émettent, qui relaient, qui absorbent. Le·la visiteur·euse ne regarde pas un cri, il·elle est traversé·e, et sommé·e de se situer dans le circuit.

L’exposition ouvrira au printemps 2027, quelques semaines après que le pays aura choisi quels cris il veut entendre. Nous ne savons pas ce qui aura été décidé. Nous savons que la question demeurera : que fait-on des cris qu’on refuse de recevoir ? De ceux qu’on méprise ?

Combien de chuchotements pour former un cri ? Le dernier mouvement de l’exposition regarde le moment où les distinctions entre crieur·euse, canal et récepteur·rice se troublent, où le cri ne se propage plus depuis un seul corps. Nous ne promettons pas que ce cri l’emporte. Nous affirmons seulement que répondre ensemble, à voix haute, en signes, par écrit, est déjà sortir de l’indifférence.

Julien Ribeiro, Stéphane Ghislain Roussel et Sylvie Zavatta

Publication

Une publication accompagnera l’exposition avec la participation et des textes de différent·e·s auteur·ices, dont Florian Gaité, Piersandra di Matteo, Peggy Pierrot, Sabrina Soyer…

Performance de Las Tesis : des participantes aux yeux bandés tendent le bras dans la rue.
Las Tesis, Un violador en tu camino, 2019. Vidéo.
Photographie en noir et blanc d’un homme dont les lèvres sont cousues, une aiguille à la main.
David Wojnarowicz, Silence = Death, 1989. Photographie. Source : P·P·O·W Gallery.
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